Le Havre : Quilombo veut “mettre fin aux préjugés”

Contrairement à Bordeaux par exemple, Le Havre ne compte pas d'association en mémoire de la traite des noirs. Pourtant, son port a fait partie des 3 premiers en matière de commerce d'esclaves. Jocelyn Brudey voudrait réparer cette anomalie. Mais pas n'importe comment non plus.





"Les archives, c'est rigolo"

Jocelyn Brudey est comédien et metteur en scène. Il se met en quête de créer Quilombo, une association afin de faire connaître le passé négrier du Havre entre le XVIIe et le XIXe siècle. En effet, son port faisait partie des trois plus importants en terme de trafic d'esclaves. Mais ce passé n'est pas assez rappelé à ses yeux. Et ce alors que la Ville possède des documents attestant de cette période : le fonds Boivin-Colombel. Et c'est justement sur ces documents disponibles aux archives municipales du Havre qu'il veut s'appuyer pour faire découvrir ce pan de l'Histoire havraise. Mais ces archives ne sont qu'un point de départ vers d'autres horizons.

"Il faut que les havrais connaissent ce fonds. Comment on fait ? Moi, je fais un parcours avec des élèves de 4e. On fait des ateliers avec leur professeur d'histoire et l'archiviste. On adapte avec des jeux, de la contextualisation, on mâche le travail... J'aimerais engager la même dynamique avec les adultes. Il y a un tel trésor avec ces archives... On peut faire plein de choses ! On pense que les archives sont ennuyeuses alors qu'on voit avec les élèves que c'est rigolo !" (Jocelyn Brudey)

Car, pour le créateur de Quilombo, l'idée n'est pas de s'enfermer aux archives. Non. Il s'agit de travailler sur ces archives pour en faire des oeuvres et faire connaître cette Histoire du Havre de façon accessible au grand public.

"Pour l'instant, je suis seul. Mais si j'arrive à inclure des artistes, des musiciens ou autres, on peut faire de cette Histoire malheureuse des oeuvres utiles qui peuvent être médiatisées (...) Il faut une action directe des archives pour exposer ensuite le travail qui y serait fait" (Jocelyn Brudey)

Ceci avec un double objectif : faire connaître cette période liée à l'esclavage via un travail d'éducation et d'information mais aussi lui donner une résonnace plus importante qu'elle n'en a aujourd'hui. Car, d'après Jocelyn Brudey, les événements en mémoire de la traite des noirs ne sont pas à la hauteur pour intéresser le public et intégrer les communautés qui en sont issues. Particulièrement au Havre.

"Plutôt que la mairie propose des choses figées, ennuyeuses, craintives, je propose quelque chose de dynamique et réfléchi" (Jocelyn Brudey)

 



Sortir du clivage noirs/blancs

Pourtant, Jocelyn Brudey le reconnait lui-même. La Ville du Havre a mis en place des dispositifs pour transmettre cette histoire. Par exemple, des projets pédagogiques sont menés dans les collèges depuis une dizaine d'années. Ceci en plus de commémorer chaque année l'abolition de l'esclavage le 10 mai lors de la journée mondiale qui lui est dédiée. Cependant, pour le comédien, il y encore des freins pour que cette Histoire du Havre en tant que port négrier soit fidèlement remémorée.

"La psychanalyse dit que ce n'est pas parce qu'on fait des choses qu'on résout les choses. La différenciation blancs/noirs est encore un problème parce que quelqu'un a posé ça à un moment donné. C'est l'Eglise qui, à une époque, a dit que les noirs étaient des animaux, qu'ils n'avaient pas d'âme. Du coup, plein de préjugés se sont installés au démarrage de l'esclavage et du commerce triangulaire alors que, avant, ça ne posait aucun problème ! On faisait plutôt des différences entre les catholiques et les protestants"

Et justement, Jocelyn Brudey estime que ce clivage est un piège dans lequel la société s'enferme ainsi que la municipalité havraise.

"Il y a des actes racistes qui ne permettent pas aux minorités de participer aux actes protocolaires. C'est un piège mais quand on navigue dedans, c'est important (...) La Ville du Havre fait beaucoup de choses mais tant qu'ils n'auront pas résolu ce problème blancs/noirs... (...) Les blancs de la mairie dirigent et les noirs sont spectateurs. Ils participent en tant qu'executants. On utilise la couleur pour se dédouaner de quelque chose (...) Imaginez une municipalité qui voudrait défendre la cause des femmes sans femme (...) Il y a quelque chose qui ne va pas du tout du tout"

Mais plutôt que d'utiliser cette différenciation, le créateur de Quilombo préfère utiliser le terme d'"afro-descendant". Une dénomination dont il se caractérise lui-même.

"Je descends de cette Histoire là, je le sens. Mais je ne sais pas... Il faut que je le vérifie. Peut-être que mes ancêtres étaient eux-mêmes des esclavagistes ? On estime à 25% le taux d'esclaves qui le sont devenus"

Quilombo veut "bien passer les plats"

Pour son créateur, Quilombo a donc cette double ambition : faire connaître ce passé puis redonner confiance aux minorités issues de cette Histoire.

"A partir de ces complexités, qu'est-ce qu'on fait ? Si mes ancêtres étaient esclavagistes, que fais-je ? Je continue ! Tant que le racisme continue, le combat continue ! Ça se transmet de génération en génération à cause de films, de la représentation politique où le noir reste inférieur. Et le noir se sent inférieur. Il n'ose pas. Il doit savoir danser, il doit aimer le piment... Et du fait de ces préjugés, il s'empêche intellectuellement"

Et le fait que Jocelyn Brudey avoue lui-même avoir ressenti ces préjugés renforce sa motivation. Car, pour lui, les "afro-descendants" ont beaucoup de choses à apprendre sur leur histoire et leurs connaissances.

"C'est ça Quilombo : faire de l'éducation populaire, travailler avec la population pour devenir ouvert et mettre fin aux préjugés. Mais pour ça, il faut bien passer les plats (...) Il y a du boulot, beaucoup de choses à faire (...) Quilombo, c'est une pensée positive. Ce n'est pas une association politicienne ou qui veut faire du prosélytisme. D'ailleurs, je n'oblige pas ses futurs membres à penser ce que je pense"

Car le sujet que veut traiter Quilombo ne doit pas intéresser seulement au Havre ou dans les ports qui ont fait du commerce d'esclaves. Jocelyn Brudey assure que des établissements comme l'université américaine de Paris souhaitent faire travailler des étudiants sur le fonds Boivin-Colombel. C'est pourquoi Quilombo doit être une association sérieuse à ses yeux. Même s'il aimerait voir fleurir d'autres Quilombo dans ces villes comme Nantes ou La Rochelle. A Bordeaux, ce type d'association existe depuis 1998 à travers Mémoires et Partages qui soutient la création de la structure havraise. En attendant, l'association du Havre cherche toujours à constituer son bureau alors que plusieurs personnes se sont déjà montrées intéressées pour y adhérer. Afin de voir de premières créations en 2020 ? Et, pourquoi pas, explorer de nouveaux thèmes liés à l'esclavage plus contemporains et agir au quotidien.

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Maxime Malfoy

Journaliste passionné, Maxime jongle entre radio, vidéo et presse écrite depuis 8 ans. Et pour ce tout terrain de 30 ans, l'important est de transmettre l'information en direct et sans filtre. C'est pour cette raison que Maxime a lancé Seinomedia.fr en janvier 2017.
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