Le Havre : le fabuleux destin des Gharram

29/05/2018 - Chaque mois, le Motpassant part à la rencontre des associations qui fédèrent le territoire. Fawzi Gharram, l'un des grands acteurs associatifs du Havre vient de fêter le centenaire de sa mère Zarah dans sa ville de naissance, à Ghazaouet en Algérie. Retour sur une histoire havraise à plusieurs titres.



Gharram de paix

Je vous parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre. Le Havre en ce temps là ne rime pas avec Grâce ou Paix. Au début des années 90, l'hyper Auchan du Mont Gaillard, c'est la caverne d'Ali Baba. Le trop plein de butin subtilisé incite le magasin à interdire l'accès aux jeunes maghrébins. Refoulés de la ville haute, ils débarquent au centre ville pour réécrire, Il était une fois dans l'Ouest.

Suite à une bagarre, un fleuriste meurt d'une crise cardiaque. Le maire réunit police, justice, le directeur d'Auchan et Fawzi Gharram pour essayer de trouver une issue. Peu après, un jeune de la Mare rouge meurt, percuté par un véhicule de police, en volant une moto. Ses copains le vengent en détruisant les rayons de l'hypermarché. Le groupe Auchan menace de licencier les 700 salariés. Fawzi suggère d'intégrer les jeunes du quartier au service vigile du magasin. Denis, le militaire retraité met toute son énergie à former ces insoumis. 500 mètres carrés sont mis à disposition de Fawzi qui crée l'association Trait d'Union dans la galerie. 500 jeunes se retrouvent régulièrement pour des goûters, des aides aux devoirs, des ateliers sportifs et ludiques. Zarah, la mère de Fawzi travaille aussi dans l'ombre des foyers pour ramener la paix.

Le président Chirac a échangé au téléphone avec elle il y a quelques années, lui a dit tout le bien qu'il pense de l'action de Fawzi, le neuvième de la fratrie et de sa propre influence. Il est à l'origine d'un tour de France de communication sur l'action entreprise dans la ville haute à travers l'association "Trait d'Union". Fawzi s'est alors investi à 100% dans ces plans, il a du sortir de cette spirale car ses propres enfants ne le voyaient plus et puis il a été rattrapé par ce besoin d'aider hérité de ses parents. Il a rejoint son neveu Mohamed à la direction de l'association APRES (Association Promouvoir, Revaloriser les Echanges et la Solidarité).



Nul n'est prophète en son pays, sauf Zarah la centenaire

En cette fin de matinée ensoleillée de Mai, le maire de Ghazaouet (Algérie) descend accueillir celle qui a précédé de nombreux administrés vers "Faransa", la France. En effet, Abdelkader, son mari, est un des premiers nord-africains à arriver au Havre à la fin de la seconde guerre mondiale pour traverser l'Atlantique vers le nouveau monde. L'ancien pêcheur jette finalement l'ancre dans le port de François 1er . Il ouvre ensuite un café et attire en Juillet 1950 son épouse et ses six enfants dans "la ville où il n'y a que du marbre et du verre". Elle y trouve de la poussière et des cailloux. La ville bombardée est en pleine reconstruction. Six autres enfants viendront compléter la douzaine de disciples de ce couple croyant, compatissant et tolérant. Après le décès d'Abdelkader en 1962, Zarah parfait l'éducation des enfants dont l'ainé Amar devient le chef de famille à 20 ans.

Zarah avec sa silhouette frêle habillée de blanc fait penser à Soeur Teresa et à son regard pénétrant. Le maire Khaled Fliti, la cinquantaine épanouie accompagne avec beaucoup d'enthousiasme  Zarah et ses fils dans les salons d'honneur au premier étage de la mairie de l'ancienne "Nemours" redevenue Ghazaouet, ville de plus de 30 000 habitants près de la frontière côtière du Maroc, sur la Méditerranée. Une trentaine de notables sont là à la fois dans le respect et l'excitation générale. Elle est fêtée comme un sainte, baisée par tous sur le front, entourée, honorée, touchée afin d'attirer la bénédiction sur chacun.

Son comportement exemplaire, son attitude droite et courageuse ont traversé la grande bleue. Ils descendent dans les bureaux de l'état civil afin de parapher symboliquement un nouvel acte de naissance. L'effervescence  est à nouveau au rendez-vous, les badauds et le personnel veulent tous l'embrasser, la toucher, se faire bénir.

Les prophètes s'adressent aux disciples à l'oral

Zarah n'a pas appris à écrire dans sa langue d'origine ou en français. Elle a compensé ce manque par une mémoire surprenante pour une centenaire. A l'écoute de l'appartenance de son interlocuteur à telle ou telle famille, l'arbre généalogique se dessine dans ses pensées avec toutes les ramifications et la conduisent à l'origine tribale de chaque ascendance. Le cousin Fethi Hamdoun est émerveillé et apprend comme à chaque visite des anecdotes sur les familles aux origines multiples. Zarah, non sans humour rappelle à un homme que son ancêtre a provoqué l'accident mortel de son grand-père. Le maire a confirmation qu'il est en lien avec le côté paternel des Gharram et découvre un pan de son histoire.

La prophétesse Gharram vient aussi au bled

La maison de Ghazaouet des Gharram est comme celle du Havre "la villa des oliviers" installée au milieu d'une côte et à un quart d'heure à pied du centre ville. Zarah vient d'y passer 3 semaines. Sa dame de compagnie est là pour l'épauler dans la visite traditionnelle des cimetières, l'achat d'épices et de tissus méditerranéens. Ce séjour est l'occasion de préparer les gros escargots dégorgés pendant 3 jours dans de la semoule renouvelée. Le bouillon de cuisson sans matière grasse est réputé pour soulager de quelques infections. Ces flaveurs, ces odeurs, le climat, le va et vient familial réveillent à chaque fois des pans de mémoire. Fawzi qui a rejoint sa mère pour la fête officielle apprend qu'une chute sur l'arrière de sa tête de gamin avait inquiété la famille. Cette fois ci, la vague émotionnelle est plus forte. A son retour dans l'estuaire, il nous contacte."C'est un tsunami qui réveille en moi un sentiment de reconnaissance, je veux qu'une biographie soit faite sur ma mère, elle doit être honorée".



La fête après le ramadan, cent pour sang halal

Les youyous remplissent la villa des oliviers en contrebas de l'abbaye de Graville. Azadeh vient avec Louisa et Maël  vénérer la nouvelle centenaire. "Je suis admirative et remplie de fierté d'avoir une telle grand-mère. Elle a élevé ses 12 enfants dans la droiture et la dignité malgré les épreuves de la vie. Zarah est une femme moderne, si forte, à la foi pieuse et tolérante. Elle est souvent intervenue dans les familles pour y calmer la haine et la violence qui s'y étaient installées" à l'époque où la Mare rouge justifiait sa couleur par le sang qui y coulait. La communauté musulmane vit depuis quelques jours au rythme des jeûnes diurnes du Ramadan. C'est pourquoi Fawzi attend la fin de ce mois lunaire pour organiser chaque weekend les festivités conviviales autour de sa Maman. Il faut s'attendre à un long défilé d'admirateurs de tous bords et de tout horizon.

100 ans, 501 ans, Milan

2 ans avant la création du Havre de Grâce, François 1er inscrivait à jamais dans la mémoire collective des descendants gaulois le fameux 1515 Marignan, au sud de Milan. Il ignorait alors que la pédagogie assimilerait les nord-africains colonisés en 1830 à Astérix et Obélix. Cette date de 1515 est effectivement importante car elle est considérée comme la naissance de l'Algérie suite à l'unification de nombreuses villes par les frères pirates Barberousse. Le livret de famille des Gharram avec les 6 premiers enfants nés à Ghazaouet intitulé "Indigènes musulmans" nous incite à replonger dans les méandres sulfureux de notre histoire nationale. Souhaitons longue vie à notre nouvelle centenaire "cent pour sang halal" mais avant tout "cent pour sang française". Le Motpassant continuera de visiter avec la collaboration de Fawzi un monde où la droiture, l'esprit de sacrifice, le respect et la convivialité familiale traversent les clichés et le virtuel.

Photo :  (à droite) Zahra Gharram lors de son passage à Ghazahouet en Algérie

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Nail

Toutes mes félicitations et beaucoup de respect à cette grande dame et à la famille Gharram !!